• Des bourgeons aux racines : repenser la plantation face au climat qui bouge

    10 novembre 2025

Ce que le climat change vraiment dans la plantation de la vigne

Dans le Muscadet, 1976, 2003, 2019 : trois années que beaucoup ici citent en exemple. Les anciens racontaient la chaleur de 1976 ; aujourd’hui, les records tombent si souvent qu’on ne les compte plus. La température moyenne grimpe. Sur le vignoble nantais, selon Météo France, elle a pris environ 1,4°C entre 1959 et 2018. Cela se traduit très concrètement :

  • Débourrement plus précoce (jusqu’à 14 jours plus tôt qu’il y a 30 ans – source INRAE, données Loire-Atlantique)
  • Périodes de sécheresse plus fréquentes, parfois combinées à des pluies diluviennes
  • Agressions plus nombreuses par des ravageurs qu’on connaissait peu ici (cicadelles, drosophiles suzukii, etc.)
  • Vendanges avancées de deux voire trois semaines (dans le secteur du Pallet, vendanges régulièrement amorcées en août sur certains terroirs dès 2015)

Pas besoin de document d’expert pour le sentir sous nos pieds : les sols craquent différemment, les feuilles brunissent parfois en août, et certaines années, les jeunes plants peinent à résister à la première canicule.

Que planter face à ce climat ?

Le casse-tête du choix de cépage

Un bon plant aujourd’hui, c’est celui qui résistera dans trente ans. D’un côté, il y a l’attachement au melon B, pilier du Muscadet. De l’autre, la tentation ou nécessité d’ouvrir la porte à d’autres cépages, plus résistants à la sécheresse, ou tardifs, pour ne pas arriver trop tôt à maturité.

  • Melon B : adapté historiquement, mais très sensible à la sécheresse et aux coups de chaud. Les millésimes comme 2018 ou 2022 ont montré ses limites, avec des baies qui flétrissent si la canicule persiste. (Source : InterLoire, Bilan récolte 2022)
  • Folle blanche, montils, chardonnay : certains relancent ou testent ponctuellement, mais ce sont surtout les cépages dits résistants aux maladies (hybrides comme Voltis ou Floréal) qui intriguent et, parfois, inquiètent.

Depuis 2020, la législation évolue : il est désormais possible de planter en AOC Muscadet jusqu'à 5% d'autres cépages, à condition qu’ils contribuent à l’adaptation au changement climatique (cf. arrêté officiel, 11 février 2022). Mais attention, chaque essai est réfléchi : coût, impact sur le style du vin, place du cépage dans l’histoire locale…

Portegreffes : sous le radar, mais décisifs

Souvent, on regarde le cépage, mais le choix du porte-greffe est tout aussi déterminant. Les racines, c’est elles qui vont chercher l’eau et résister (ou pas) au manque ou à la chaleur.

  • SO4, 110 Richter, 3309C : Historiquement présents dans le Nantais, mais leur comportement diffère selon la profondeur et la structure des sols. Le 110 Richter, par exemple, encaisse bien la sécheresse, mais tire de la vigueur qui n’est pas toujours souhaitée sur nos terroirs argilo-siliceux.
  • Porte-greffes résistants à la sécheresse : Les essais sur le Fercal ou le 41B se multiplient. À Clisson ou Le Pallet, ils donnent des signes d’adaptation, mais le recul reste faible.

Selon l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), le choix du porte-greffe pourrait changer le rendement de 20 à 30% en années sèches par rapport à une année normale (Bulletin technique IFV Pays de la Loire, 2021). C’est dire si la réflexion est cruciale.

Repenser la densité et le mode de conduite

Avant, on plantait dense, souvent entre 5 000 et 7 000 pieds par hectare. L’idée, c’était de forcer la compétition entre les ceps pour aller chercher profondément l’eau et la minéralité du sol. Mais face aux étés très secs, sur les coteaux les plus exposés, la densité constitue aujourd’hui un vrai point d’interrogation.

  • Densité réduite : Plus d’espace entre les ceps = moins de concurrence pour l’eau et la nourriture. Sur certains terroirs du Pallet, des essais sont faits à 3 500 voire 4 000 pieds/ha. D’après l’IFV, on note une baisse du stress hydrique, sans forcément perdre en qualité (dépend de la façon dont on taille et maîtrise le rendement).
  • Taille adaptée : Favoriser des bois longs quand le sol s’y prête permet de limiter l’échaudage et de mieux répartir la charge en cas de soudaines vagues chaudes.
  • Haies, enherbement, paillages naturels : Autant de moyens utilisés désormais pour préserver la fraîcheur du sol ou couper le vent qui brûle les feuilles les plus exposées.

Le calendrier de plantation, lui aussi bousculé

Planter à l’automne ou au printemps ? Jadis, on optait pour l’automne par sécurité : pluies et fraîcheur pour favoriser l’implantation. Mais avec des automnes parfois secs puis un hiver court, ou a contrario des pluies intenses qui lessivent tout en février, chaque année s’appréhende différemment.

  • En 2021, la moitié des surfaces neuves au Pallet a été plantée au printemps à cause d’un automne beaucoup trop sec (Source : Syndicat viticole du Muscadet).
  • En 2020, certains ont planté même en été, misant sur l’irrigation d’appoint, une pratique jusqu’alors rare dans le Muscadet.

Cela oblige à réviser toute la logistique : disponibilité des plants certifiés, mobilisation de la main d’œuvre (et donc des coûts), adaptation des outils. S’ajoute la question de l’eau, dont l’usage est réglementé : impossible d’irriguer tous azimuts.

De la parcelle au paysage : réflexion sur l’implantation

Relire la topographie à l’aune du changement climatique

Bien sûr, il y a la logique des terroirs : au Pallet, le schiste bleu, la perre de granit, les fonds de vallons. Mais la climatologie fait revoir nos cartes : on hésite à replanter sur les sommets trop exposés, on redécouvre l’intérêt des pentes nord ou de la proximité de haies et bosquets, qui tempèrent la brûlure solaire ou protègent du vent.

  • Les vignes en bas de coteaux, autrefois délaissées pour cause de gelées printanières, sont parfois reconsidérées. En 2023, plusieurs parcelles de bas-fond sur la commune ont été replantées alors qu’il y a dix ans, on les aurait laissées en jachère.
  • Le retour de micro-parcellaires : segmenter même sur quelques rangs, pour tester différents porte-greffes, cépages, pratiques culturales, et comparer année après année.

Adapter la couverture végétale

Le sol, c’est la réserve de la vigne. Mais trop d’herbe peut rivaliser avec les jeunes plants ; pas assez, et le sol se dessèche ou s’érode plus vite. Depuis trois ans, nombreux sont ceux qui pratiquent l’enherbement maîtrisé sur rang, ou alternent couverts et labours légers selon la météo de l’année.

  • Des essais menés en 2022 avec l’INRAE sur des parcelles enherbées montrent que le maintien d’une couverture végétale modérée permet de conserver jusqu’à 30% d’humidité en plus dans la couche arable après 20 jours sans pluie (sur sols sableux de la région de Clisson).

Une économie du risque : investir oui, mais comment ?

Planter, c’est investir pour 30 ou 40 ans. Or, le climat devient trop imprévisible pour parier sans assurance. Sur le terrain, cela veut dire des chantiers parfois plus petits, de nouvelles assurances météo, et parfois des aides ou primes à la “résilience”.

  • Soutien financier via la Région ou FranceAgriMer : en Loire-Atlantique, en 2023, 25 dossiers d’aide à l’adaptation climatique ont été montés par des vignerons (source : Chambre d’agriculture 44).
  • Certains, plutôt que replanter systématiquement chaque pied manquant, choisissent de miser sur l’agroforesterie ou des cultures mixtes pour diversifier le risque et préserver la biodiversité.

Partager et apprendre, une nouvelle dimension collective

Face à la complexité du climat, les vignerons du Pallet mettent de côté le chacun pour soi. Depuis 2018, des groupes “parcelle témoin” sont organisés avec la Chambre d’agriculture et l’INRAE. Chacun teste, compare, partage ses échecs et ses solutions.

  • Un exemple marquant : sur la campagne 2022, un vigneron du Pallet a partagé ses résultats de plantation en pleine sécheresse, irrigation goutte-à-goutte limitée à 20 litres/plant/an. Résultat : reprise > 80% sur des porte-greffes 41B, alors que sur parcelles sans irrigation ni paillage, moins de 50% des plants avaient tenu au bout d’un an.
  • Les coopérations concernent aussi l’achat groupé de plants certifiés de cépages résistants, pour en limiter le coût et multiplier les essais sur le territoire.

Côté recherche, les travaux relayés par l’IFV et InterLoire offrent des perspectives concrètes, mais le terrain reste roi. Les choix relevés ici évoluent chaque saison, selon ce que la météo dicte et ce que la vigne veut bien nous apprendre.

Regarder loin devant : planter, c’est jamais anodin

Le changement climatique force à sortir des habitudes, à remettre en cause ce qui semble aller de soi. Au Pallet, on plante encore du melon B, mais on réfléchit à voix haute, on pèse chaque arbre, chaque rang, chaque haie. On teste, on observe, et l’on garde en tête une seule certitude : dans la vigne, rien n’est figé. Reste la passion, la ténacité, et l’envie de continuer à faire vivre le paysage.

Pour aller plus loin ou consulter les travaux cités : IFV, INRAE, Météo France, InterLoire, Chambre d’agriculture Loire-Atlantique.


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