• Les jeunes pousses du Pallet : Sous la menace silencieuse de la cicadelle verte

    8 février 2026

Un petit insecte… de sacrés dégâts

Dans la vigne, tout le monde connaît la cicadelle verte. Son vrai nom, c’est Empoasca vitis. À vue d’œil, elle ne paie pas de mine : un insecte discret, 3 à 4 mm à tout casser, vert transparent quand il est jeune. On la croise surtout sur les feuilles tendres, les apex, là où la sève pulse et où tout ce qui fait la force d’une future récolte se joue.

Si on en parle autant entre vignerons au Pallet, c’est que chez nous, depuis plusieurs printemps, elle ne fait pas semblant. Quand les pousses démarrent, elle est là, parfois en nuages. Et on l’observe : un jour les feuilles manifestent des points translucides, l’autre les apex sont tout rabougris, la croissance s’enraye… À la longue, c’est la vigne entière qui fatigue.

Pourquoi la cicadelle s’attaque-t-elle aux jeunes pousses ?

L’explication n’est pas sorcière. Les jeunes pousses, tendres et riches en sève, sont un festin pour ces insectes piqueurs-suceurs. Leur appareil buccal fonctionne comme une seringue : ils aspirent la sève, tout simplement. Mais ça ne s’arrête pas là. Leur salive contient des enzymes qui perturbent la cellule végétale. Résultat : le tissu se nécrose par endroits, la feuille pâlit, l’apport en nutriments déconne. Et sur des vignes jeunes ou récemment taillées, les dégâts sont démultipliés.

Sur le terrain, les premières attaques sévères pointent en général à partir du stade 3-4 feuilles étalées, soit souvent début mai dans nos côteaux du Pallet. Le phénomène n’est pas anodin. D’après les observations du BNIC et de l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), sur une même parcelle, les ceps attaqués peuvent produire jusqu’à 30 % de biomasse en moins sur les rameaux touchés, et retarder la maturation des grappes de 7 à 10 jours.

Quels sont les vrais problèmes pour le vignoble ?

Des symptômes qui rivalisent avec d’autres maladies

Au fil de la saison, les conséquences sur les jeunes pousses varient :

  • Pousses bloquées : les apex grillés ou rabougris ne repartent plus, ce qui concerne surtout les jeunes plantations et les parcelles regreffées.
  • Feuilles décolorées, puis brûlées sur les bords, voire tombantes.
  • Floraison et nouaison retardées.
  • Perte de vigueur, grappes plus petites, parfois mal formées.

De loin, ces symptômes font penser à une carence, à un stress hydrique ou parfois même à un virus. Beaucoup de vignerons s’y sont déjà trompés en surveillant leurs vignes.

Conséquences économiques et réelles

La cicadelle verte, ce n’est pas “juste” moche dans le paysage. Côté rendement, on a observé en 2021 dans le Muscadet Sèvre-et-Maine, des pertes de 5 à 15 % sur les jeunes parcelles très attaquées (source : Chambre d’agriculture Pays de la Loire). Sur une exploitation de taille moyenne, 3 hectares touchés, cela représente parfois plus de 2000 à 4000 euros de manque à gagner sur une campagne.

Une étude menée à Bordeaux (Géniteau, 2014) chiffre aussi la baisse de croissance sur jeunes plantations à plus de 40 % quand l’attaque s’installe avant le mois de juin.

L'impact ne se limite pas à l’année : sur les vignes de 1 à 3 ans, le ralentissement du développement aggrave le retard d’entrée en production.

Comment la cicadelle verte arrive-t-elle dans le vignoble ?

Le cycle de vie mérite le détour. La cicadelle ne hiverne pas vraiment ici, mais elle profite des premiers redoux de printemps pour coloniser les haies alentours, puis migrer en masse vers la vigne dès que les premiers bourgeons sont sortis. Elle peut aussi voyager grâce au vent, parfois sur plusieurs kilomètres.

Leur pic de population intervient souvent courant mai-juin, et parfois une deuxième génération s’installe, notamment si l’été est doux. Un seul couple peut engendrer jusqu’à 60-80 descendants en une saison. Oui, ça va vite...

Période Stade de la vigne Présence de cicadelles
Débourrement (mi-avril) Bourgeons Arrivée discrète
3-4 feuilles étalées (début mai) Pousses tendres Population explosive
Floraison (fin mai/juin) Grappes formées Deuxième vague possible

Pourquoi les jeunes plantations et les repousses sont-elles les premières victimes ?

  • Pousses plus tendres : Le tissu n’a pas encore renforcé ses défenses naturelles (parois cellulaires fines, moins de tanins répulsifs).
  • Pousses plus riches en sève : Un vrai “panier-repas” pour la cicadelle.
  • Moins de prédateurs naturels : Sur les parcelles toutes jeunes ou fraîchement labourées, la biodiversité des alentours est moins en place.
  • Moindre vigueur : Une jeune vigne, fragilisée par des cycles de sécheresse ou la concurrence de l’enherbement, résistera moins bien à la ponction continue de sève.

En 2023, sur certaines parcelles du Pallet fraîchement plantées, on a vu des vignerons intervenir jusqu’à quatre fois avec des stratégies différentes (argiles, huiles essentielles, piégeage), sans totalement réussir à bloquer la progression du ravageur.

Des méthodes de lutte… à perfectionner

La lutte contre la cicadelle verte se cherche encore dans le vignoble. L’époque des insecticides à la louche est (presque) révolue, d’autant que la cicadelle est fragile mais mobile et se remet vite.

Stratégies actuelles

  1. Surveillance fine :
    • Utilisation de plaques jaunes engluées à hauteur de feuillage pour détecter le début de l’attaque.
    • Comptage par échantillonnage : sur 100 feuilles, au-dessus de 2 cicadelles par feuille, il faut agir vite (source : IFV, Guide Muscadet).
  2. Techniques alternatives :
    • Bouillies argileuses ou kaolins : effet barrière et répulsif mais à renouveler après chaque pluie.
    • Confusion olfactive avec extraits de plantes aromatiques (marjolaine, ail, lavande) – efficacité partielle.
    • Huiles essentielles à base d’orange douce ou de tea tree, en test chez plusieurs vignerons du coin (avec des résultats très variables, source : Chambre d'agriculture 2022).
  3. Action sur l’environnement :
    • Plantation de haies pour attirer les auxiliaires naturels (araignées, coccinelles, punaises prédatrices).
    • Semis d’engrais verts adaptés (phacélie, vesce) pour favoriser la présence d’insectes utiles sur les friches.

Côté produits homologués, il reste peu d’outils en bio et même en conventionnel. L’acétamipride (néonicotinoïde candidat à l’interdiction) n’est déjà plus utilisé dans beaucoup d’exploitations du Pallet. Les produits à base de pyréthrines sont tolérés en dernier recours uniquement.

Des années à cicadelle, d’autres non : Pourquoi ?

L’effet “yo-yo” d’une année sur l’autre a de quoi faire râler. Quelques pistes expliquent ces variations :

  • Climat doux en hiver : plus de cicadelles adultes survivent.
  • Conditions humides à la sortie du printemps : croissance explosive (données INRAE 2019).
  • Réseau de haies mal entretenu ou dégarni : moins de prédateurs naturels.
  • Météo sèche en fin de printemps : limitation naturelle de la population (plus que les traitements eux-mêmes !).

En 2020, les attaques étaient quasiment absentes au Pallet. En 2021 et 2022, le casse-tête a été général, jusqu’à pousser certains à transvaser des plants entiers touchés.

À retenir pour le vignoble du Pallet

  • La cicadelle verte n’est pas le ravageur le plus “médiatisé”, mais elle sait se faire une place de choix quand les conditions sont réunies.
  • Les jeunes pousses sont la boîte de Petri favorite de cet insecte : tendres, gourmandes, vulnérables.
  • Sa capacité à perturber la croissance, décaler la récolte et même retarder l’installation d’une parcelle est aujourd’hui bien chiffrée.
  • La stratégie de lutte, de plus en plus multifacette, oblige à connaître ses vignes par cœur, à surveiller, anticiper, et parfois composer avec des années à forte pression.

Pour l’avenir, la réflexion reste ouverte : s’appuyer sur la biodiversité locale ? Tester de nouvelles pistes en bio ? Ou peut-être, construire des plantations mieux adaptées à cette pression, plus résilientes ? C’est sans doute du mélange entre l’observation fine et l’expérimentation collective qu’émergeront les solutions les plus durables.

Sources principales :

  • Guide Muscadet 2022 (IFV Pays de la Loire)
  • Chambre d’agriculture 44 – Bulletin technique, 2021-2023
  • INRAE – Résultats sur la pression cicadelle et pratiques viticoles, 2019-2023
  • Géniteau, Bordeaux Sciences Agro, 2014
  • BNIC – Observatoire ravageurs 2020/2021

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