• Porte-greffes dans le vignoble nantais : entre traditions, défis et évolution

    24 octobre 2025

Un bref rappel : à quoi sert le porte-greffe ?

Petit flashback. Sans porte-greffe, pas de vignes européennes en France depuis le phylloxéra (1875 chez nous). Le phylloxéra, c’est ce fichu puceron qui a ravagé plus d’un million d’hectares en France en quelques décennies. La parade ? Greffer le Vitis vinifera (notre melon de Bourgogne adoré, mais aussi tous les autres) sur des vignes américaines, naturellement résistantes.

Le porte-greffe est donc la racine, l’ancre dans la terre, qui permet à la partie “noble” de la vigne de survivre et de produire. Mais pas seulement : chaque type de porte-greffe va influencer :

  • La vigueur et la productivité du plant
  • Sa tolérance à la sécheresse ou à l’humidité
  • La maturité du raisin
  • La résistance à certains parasites ou maladies du sol (nématodes, virus du bois...)
  • La composition minérale du jus obtenu

Le vignoble nantais et ses spécificités : du granite aux schistes

C’est ce qui fait la saveur, la diversité de chez nous : des sols de gneiss, de micaschistes, de granite, parfois même un zeste de sable ou d’argile. Chacun réclame son partenaire idéal. Ici, les porte-greffes “usines à gaz” du Bordelais, taillés pour la grande sécheresse, ne font pas toujours l’affaire. Le climat doux et humide joue aussi, entre Loire et océan.

Les essais ne datent pas d’hier : dès les années 1960, on voit les plantations du SO4, du 3309 C, puis du 5BB ou 41B. Le conservatoire Muscadet (INRAE Angers, IFV Val de Loire) rappelle que, même aujourd’hui, la grande majorité des plants de Melon de Bourgogne du secteur (près de 80 %) repose sur deux grands classiques : le SO4 et le Fercal. Sources : Observatoire Cépages et Porte-greffes Pays de la Loire (2022), IFV-Val de Loire, INRAE Angers.

Les critères de choix : bien plus que la seule résistance au phylloxéra

Aujourd’hui, dans le vignoble nantais, trois grandes préoccupations guident les choix : adapter la vigne au réchauffement, tenir compte des contraintes du sol et s’adapter à la demande de vins “de lieu”, plus identitaires.

Adapter la plante au climat qui bouge

La Loire-Atlantique, fidèle à elle-même, oscille entre printemps ultra-mouillés, étés qui commencent à griller et automnes “rallongés”. Le réchauffement climatique met la pression : la température moyenne a grimpé de plus de 1,2°C depuis les années 1960 (source : ClimatHD Météo France 2023). Les porte-greffes d’hier ne font plus toujours l’affaire, surtout sur les parcelles à faible réserve en eau.

  • Résistance à la sécheresse : Sur sol mince ou caillouteux, les “anciens” portes-greffes (SO4, 5BB) montrent leurs limites. Certains, comme le 110 Richter ou le 140 Ru, commencent à gagner du terrain sur les zones les plus exposées.
  • Gestion de la vigueur : Un plant trop vigoureux dans un sol fertile, c’est l’assurance d’avoir des raisins moins concentrés, plus de maladies. Ici, l’objectif balance entre robustesse et modération.
  • Précocité de maturation : Les crus du Muscadet (Gorges, Clisson, Le Pallet) plébiscitent désormais souvent des porte-greffes ralentissant un peu le cycle de maturation, face à des vendanges de plus en plus précoces.

Compatibilité du porte-greffe avec le sol : histoires de cailloux, d’argiles et de calcaire

Un porte-greffe qui déteste l’humidité sur une parcelle inondée en hiver, c’est courir au casse-gueule. Même chose pour le calcaire : ici, il est rare, mais certains coins du secteur de Vallet ou de Mouzillon en contiennent, ce qui exclut certains porte-greffes sensibles à la chlorose.

  • Le SO4 reste prisé sur gneiss et micaschistes mais peut s’essouffler sur sol filtrant, par manque de vigueur en pleine sécheresse.
  • Le 41B, très utilisé sur parcelles sablonneuses, pose des soucis de nématodes.
  • Le choix récent du Fercal : grand ami des sols caillouteux avec traces de calcaire (<2%) du vignoble.
  • Le 3309 C s’efface, car faible vigueur sur terres sèches.

Nouvelles attentes des vignerons : qualité, identité, durabilité

  • Qualité du vin : Le porte-greffe influe sur la quantité… et sur l’identité aromatique. Les crus cherchent les mariages “lenteur + juste vigueur” pour valoriser la minéralité et la tenue du vin.
  • Résistance aux maladies du bois : Depuis l’explosion de l’esca (jusqu’à 10-15% de mortalité de pieds sur certaines parcelles), les observateurs guettent les comportement selon porte-greffe (source : IFV Muscadet, 2019-2023).
  • Longévité: On veut planter pour 40 ans, pas 15 ! Cela exclut des sélections trop productives, souvent moins résistantes aux stress.

Panorama des porte-greffes actuellement employés et des essais en cours

Le Pays Nantais ne révolutionne pas tout, mais l’évolution est palpable. Voici un tableau clair de la réalité chez nous en 2024 (source : Observatoire Porte-greffes Pays de la Loire 2023).

Porte-greffe Part de surface plantée (%) Sol(s) de prédilection Forces/Faiblesses
SO4 (V. berlandieri × V. riparia) ~55% Sols argilo-siliceux, gneiss, schistes Bonne vigueur, tolère l’humidité ; sensible à la sécheresse et à l’excès de calcaire
41B (V. vinifera × V. berlandieri) ~10% Sable, grave, granite Très adapté aux sols secs ; faible résistance aux nématodes
Fercal (V. vinifera × V. berlandieri) ~13% Zones à calcaire, caillouteux Résistant au calcaire ; vigueur variable
5BB (V. berlandieri × V. riparia) ~7% Argile, schiste profond Bonne vigueur, mais sensible sécheresse
110 Richter (V. berlandieri × V. rupestris) <2% Sols filtrants, pentes sèches Excellente résistance sécheresse ; vigueur maîtrisée

D’autres, comme le 99 Richter ou le 140Ru, ne sont encore que marginalement utilisés. Mais les essais se multiplient, notamment sur les crus Clisson et Gorges, où l’on cherche de la résistance à la sécheresse et de la lenteur de maturation. Les premières parcelles expérimentales montrent déjà une maturité plus étalée – intéressante pour éviter la ruée vers la vendange lors des étés brûlants.

Regard sur l’avenir : génétique, sélection locale, démarche collective

1. Nouvelles sélections et porte-greffes “de terroir” : Depuis 2020, un collectif de vignerons travaille, avec l’IFV et la Chambre d’Agriculture, à la sélection de porte-greffes “locaux” adaptés à nos contraintes. On cherche à croiser robustesse, adaptation fine aux sols et faible transmission des virus du bois.

  • Expérimentation de greffons directement issus de vignes centenaires “francs pied” miraculeusement rescapées
  • Micro-parcelles avec de nouveaux hybrides (non OGM), parfois venus d’Espagne ou d’Italie, pour maximiser la résilience à la sécheresse

2. Adaptation au changement climatique : D’après l’INRAE et le GDDV (Groupe Développement Durable Vigne-Pays Nantais), les porte-greffes destinés aux climats plus chauds et plus secs (type 110R, 140Ru) devraient doubler leur part de plantation d’ici 2030. Plusieurs observateurs anticipent plus d’un tiers des nouvelles parcelles plantées avec ces références, là où on était à peine à 10% en 2015. (source : “Impact du changement climatique sur les portes-greffes du vignoble de Nantes”, IFV Pays de la Loire, 2023)

3. Une réflexion sur la biodiversité : Le danger, c’est l’uniformité. En multipliant les clones d’un même porte-greffe, on s’expose à de nouveaux ravageurs ou maladies. De nouveaux programmes de sélection (IFV, GDDV) visent à élargir la gamme, redonner de la place aux porte-greffes “oubliés”, et préserver la résilience globale du vignoble.

Questions en suspens et pistes d'avenir pour les vignerons nantais

Le dossier “porte-greffes”, ce n’est ni plus ni moins que l’art d’anticiper le climat et de comprendre sa terre, tout en gardant un maximum de liberté pour la génération suivante.

  • Comment assurer la compatibilité pérenne entre cépage et porte-greffe face au changement climatique accéléré ?
  • Faut-il relancer les sélections de porte-greffes locaux ou créer de nouveaux hybrides ?
  • Jusqu’où aller dans la diversification ? Les essais coûtent cher, mais la monoculture a montré ses faiblesses…
  • Peut-on espérer des porte-greffes “bio-inspirés”, plus tolérants aux stress et moins dépendants du cuivre ou du soufre ?

Impossible de deviner l’avenir. Mais une chose est certaine : dans le vignoble nantais, choisir son porte-greffe n’est plus un détail technique laissé au pépiniériste. C’est devenu une décision de vigneron engageant l’avenir d’un sol, d’un cru, et d’une parcelle pour les prochaines décennies. Le débat est là, vivant, attentif à ce que la réalité du terrain nous souffle… à chaque vendange, à chaque printemps.

Sources principales : IFV Pays de la Loire, Observatoire Muscadet-Cépages 2023, INRAE Angers, Chambre d’Agriculture 44, ClimatHD Météo France.


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