• Sous la loupe des rangs : Clonale ou massale, et si tout changeait ?

    11 octobre 2025

Petit rappel : sélection clonale et sélection massale, de quoi parle-t-on vraiment ?

Sélection clonale, sélection massale… deux approches, deux philosophies, presque deux mondes. Rappelons brièvement :

  • Sélection clonale : consiste à choisir un plant unique – le “clone” –, multiplié à l’identique sur des milliers de pieds. Ces clones sont sélectionnés pour des critères précis : production, vigueur, résistance à telle maladie, profil aromatique. En France, chaque clone agréé a un numéro, comme le fameux 809 pour le Sauvignon B, ou encore le 181 pour le Merlot (source : INRAE).
  • Sélection massale : on sélectionne plusieurs pieds “remarquables” dans une vieille parcelle, puis on multiplie ces plants. On vise ainsi à garder la diversité génétique du matériel végétal initial, ses forces… et ses défauts parfois, mais surtout sa complexité et son “caractère”.

Dans nos vignes nantaises, le débat n’est pas que théorique. Il imprime sa marque, rang après rang, saison après saison.

Visage des parcelles : à quoi ressemble la vigne en clonale ou en massale ?

Uniformité et diversité, ça saute aux yeux

Dans une parcelle plantée en sélection clonale, ce qui frappe d’emblée c’est l’uniformité. Débourrement, vigueur, port : les rangs semblent taillés au cordeau. Les feuilles ont la même allure, les grappes murissent toutes d’un même élan. C’est rassurant, très producteur, et pour la gestion, tout paraît plus simple :

  • Taille synchronisée : les stades phénologiques sont semblables, on passe partout au même moment.
  • Rendement prévisible : les clones sont homologués pour produire “x” hectolitres à l’hectare.
  • Traitements et vendanges simplifiés, car le vignoble avance d’un seul pas.

En sélection massale, l’histoire est tout autre. La parcelle ressemble à une mosaïque. D’un pied à l’autre, la vigueur varie, le feuillage donne des nuances inattendues, certains pieds profitent du terrain, d’autres peinent. La maturité est échelonnée. Les vendanges demandent un œil de lynx et un vrai suivi. Mais au fil des années, cette diversité est un atout pour l’équilibre du parcellaire, notamment face aux aléas climatiques.

Résilience, adaptation : l’effet “massale” sur le long terme

Une parcelle massale, contenant des lignées de vignes différentes, peut s’adapter plus souplement. Quand un printemps pluvieux favorise les maladies, tous les pieds ne réagissent pas pareil. Certains résistent, certains tombent, mais la souche globale ne s’effondre pas. Un peu comme une équipe où chaque joueur apporte sa spécialité.

A contrario, si une maladie frappe le clone unique, un nématode ou un mildiou un peu féroce, tout le rang trinque pareil. Ce phénomène n’est pas qu’une peur de vigneron : au cours des 50 dernières années, plusieurs cas d’“effet clone” ont été documentés, causant des pertes sévères dans des vignobles réputés ultra-uniformes (source : Vitisphère, notes INRA, vignevin.com).

Au chai : l’impact dans le verre

Ici, on touche à ce que le consommateur sent, souvent sans pouvoir le nommer : la complexité du vin.

  • Vigne clonale : le vin est régulier, stable, fiable d’un millésime à l’autre. Le profil aromatique est calibré. Pour le vigneron, cela facilite l’approche “technique” du travail.
  • Vigne massale : la diversité dans la parcelle se retrouve dans le vin. Plus de complexité aromatique, parfois moins de stabilité, mais surtout une empreinte propre, ce fameux “caractère du lieu” qui fait parler les dégustateurs. Un vin parfois moins lissé, plus indompté.

Un chiffre marquant : une étude menée en Bourgogne montre qu’un vin issu d’une sélection massale peut présenter 15 à 30 % de familles aromatiques supplémentaires par rapport à une sélection clonale (source : Symposium sur la diversité génétique de la vigne, Dijon 2019).

Attention toutefois : la massale n’est pas une baguette magique. Plus de diversité veut aussi dire plus de gestion : une surveillance accrue, des ajustements constants pour l’équilibre et la maturité des raisins.

Exigences au quotidien : le travail dans la parcelle

Gestion des maladies et des carences

Les clones, sélectionnés pour leurs forces, sont souvent “proprets” : résistance au mildiou, tolérance à la sécheresse, rendement élevé. Mais dès que la génétique “en masse” revient, la parcelle révèle des disparités :

  • Certains pieds plus sensibles aux stress (sécheresse, carences, excès de vigueur)
  • Des différences parfois marquées de production, qui peuvent gêner les outils mécaniques
  • Mais aussi des résistances inattendues, qui offrent des atouts face aux maladies nouvelles

Des chercheurs bordelais ont démontré qu’en moyenne, sur 10 années climatiques contrastées, les parcelles massales perdaient moins de rendement moyen en année très chaude ou humide que les parcelles 100 % clonales (source : Techniloire, essais Gironde 2007-2017).

Complexité à la plantation… et à la pérennité

Mettre en œuvre une sélection massale demande du temps et de la technicité : il faut identifier les meilleurs pieds dans la vieille vigne, les marcotter ou greffer, et souvent, remettre la main à la pâte plusieurs années. Un travail d’orfèvrerie, qui se perd un peu, car la filière a privilégié la rapidité de la clonale (un clone est disponible immédiatement en quantités industrielles, via les pépiniéristes). Pour preuve : entre 1980 et 2010, la part du vignoble français plantée en sélection massale est passée de plus de 60 % à moins de 20 % (source : FranceAgriMer, Observatoire viticole).

Mais depuis 10 ans, l’intérêt pour la massale repart. De plus en plus de jeunes vignerons du Muscadet replantent “à l’ancienne”, pour retrouver la typicité perdue. En CA44, 31 % des nouvelles plantations en 2022 comportaient une part de matériel massal (source : Chambre d’Agriculture Pays de la Loire).

Diversité, sélection massale, sélection clonale : avantages, inconvénients, enjeux d’aujourd’hui

Le choix massal vs clonale est rarement un “tout ou rien” : beaucoup choisissent un panachage, en greffant ici ou là un rameau de vieille souche, pour “inoculer” un peu de diversité à leurs jeunes vignes, majoritairement clonales. Mais le débat dépasse souvent la technique, car il touche aussi au patrimoine, à la capacité des vignes à encaisser le changement climatique et à transmettre un goût de terroir unique.

Critère Sélection Clonale Sélection Massale
Uniformité visuelle Très forte Faible à moyenne
Production annuelle Prévisible Variable
Complexité aromatique Moyenne Élevée
Sensibilité maladies Homogène (risque systémique) Diffractée (moins “d’effet domino”)
Pérennité / Patrimoine Faible Très forte
Facilité plantation Rapide, accessible Lente, réservée aux techniciens avertis

Qu’est-ce qu’on voit sur le terrain chez nous ?

Dans les vignes du Pallet, la plupart des vieilles parcelles (plantées avant 1970) sont massales. Il arrive qu’on retrouve des pieds centenaires, surtout en Melon B, qui montrent une résistance bluffante aux biotypes de mildiou du cru. Des études locales montrent que ces plantiers massals permettent une “reconstitution” du patrimoine génétique perdu dans la grande vague de l’après-phylloxéra (source : Revue des Œnologues n°187, dossier “Sélections massales du Muscadet”).

Côté sélection clonale, le gain de rendement a été indéniable dans les années 80/90 : on pouvait atteindre couramment les 90 hl/ha en Melon B dans les plaines, à condition que la météo suive. Mais une sensibilité accrue au pourridié (black-rot) s’est parfois déclarée sur certains clones “vedette”.

À l’heure actuelle, la majorité des jeunes plantations combinent quelques clones sécurisants (résistants, homogènes, validés), enrichis de massales locales — parfois simplement en greffant cinq à dix pieds par parcelle, pour avoir “du sang neuf” dans la cuve. C’est un équilibre en mouvement, dicté par l’observation et les retours des millésimes récents.

Un choix, mais surtout une histoire de convictions

Le dilemme massale/clonale n’est pas près de se taire. Il y a ceux qui ne jurent que par l’un, d’autres qui piochent les deux, et puis les éternels chercheurs qui, chaque hiver, traquent le “pied-mère” d’exception dans un coin paumé du coteau. Ce qu’on observe, génération après génération, c’est qu’il n’y a pas de réponse toute faite. Mais à force d’écouter les vignes, on apprend : le clonale rassure, la massale amuse et étonne, mais c’est dans leur dialogue que la vigne s’invente un avenir imprévu. On vous laisse juger, verre en main ou sécateur à la main, ce qui fait le plus vibrer nos terres.


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