• Sélection massale vs sélection clonale : quand les vignerons misent sur la diversité

    6 octobre 2025

Deux façons de replanter : de quoi parle-t-on ?

Dans le vignoble, il y a deux façons principales de planter ou replanter la vigne : la sélection massale et la sélection clonale. Ce sont des termes qui reviennent souvent dans les discussions entre vignerons, d’autant plus depuis une vingtaine d’années avec le retour en force des pratiques mêlant tradition et exigence agronomique. Mais derrière ces mots, il y a des différences de philosophie, d’héritage et de résultats, aussi bien dans le champ que dans le verre.

  • Sélection clonale : chaque pied de vigne vient d’un seul "pied mère" sélectionné et multiplié à grande échelle, pour garantir l’homogénéité du vignoble.
  • Sélection massale : on sélectionne plusieurs vieux ceps sains et qualitatifs, souvent issus du même domaine. On multiplie leurs greffons, ce qui crée une mosaïque de vignes, chacune avec ses petits traits de caractère.

Mais pourquoi certains vignerons, au moment de choisir, optent-ils pour la massale ? On vous explique tout, sans tabou ni nostalgie mal placée.

L’histoire : clones et massales, un changement de paradigme

L’histoire de la sélection massale, c’est un peu celle de la vigne d’hier. Jusqu’aux grandes crises du XIXe siècle (phylloxera, oïdium, mildiou), la sélection massale était la règle partout en France. Chaque vigneron bouturait ses pieds les plus satisfaisants : robustes, généreux, parfois simplement ceux qui survivaient aux coups durs, selon le travail et la main de l’homme.

À partir des années 1950-1960, avec la mécanisation et l’obsession de la régularité, la recherche agronomique a favorisé la sélection clonale. Le but ? Éviter les pieds faibles ou malades, garantir des rendements stables et une maturité uniforme. Près de 90% des vignes plantées dans l’après-guerre en France sont issues de matériel cloné (Plan de Sélection des Cépages Français).

Cette vague de clones a permis d’arracher les vieilles parcelles hétérogènes, mais elle a aussi généré des vignobles d’une grande uniformité... parfois trop grande, si l’on en croit les retours des vingt dernières années.

Les atouts de la sélection massale : la diversité comme force

Pourquoi revenir à la sélection massale ? Pour saisir la réponse, il faut entrouvrir un rang de vieille vigne et sentir ce qu’elle raconte. Rien n’est jamais pareil d’un pied à l’autre : différences de vigueur, de précocité, de résistance, de port. Cette biodiversité n’est pas un caprice, c’est une assurance-vie pour la vigne comme pour le vigneron.

  • Résilience face aux maladies et au climat : Une population génétiquement diverse répond mieux aux aléas. Par exemple, certains pieds résisteront aux maladies (mildiou, oïdium, esca), d’autres à la sécheresse ou à l’excès d’eau.
  • Équilibre naturel : Les différences de vigueur entre les ceps limitent la compétition et l’épuisement prématuré des sols.
  • Complexité aromatique : Une parcelle massale, c’est un enchevêtrement subtil de micro-différences : taille des grappes, épaisseur de pellicule, nuances d’acidité... Ce puzzle favorise la complexité des jus. Un point déterminant pour les vignerons qui veulent produire des vins de terroir singuliers.
  • Patrimoine vivant : Beaucoup de vieilles vignes du Pallet et d’ailleurs recèlent des clones oubliés, adaptés depuis des générations à la parcelle.

En chiffres : selon l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), une parcelle massale peut héberger jusqu’à 50 à 400 génotypes différents d’un même cépage, contre 1 à 3 pour une parcelle clonale (IFV, 2022).

Limites de la sélection clonale : la tentation de l’uniformité

La sélection clonale présente de vrais atouts : facilité de mécanisation, lisibilité du matériel végétal, contrôle des maladies. Pas question de jeter tout ça. Mais, à la longue, ces vignobles “monoclonaux” révèlent leurs faiblesses :

  • Risques sanitaires : Un seul profil génétique, c’est un rempart fragile contre un nouveau pathogène.
  • Perte de complexité : Des vins parfois un peu “plats”, répétitifs, même sur de grands terroirs, car tous les raisins mûrissent en même temps.
  • Vieillissement prématuré : Certains clones sélectionnés dans les années 1970 montrent aujourd’hui des signes de fatigue avancée, comme des dépérissements liés à des viroses héritées du pied-mère initial (source : Syndicat des Producteurs de Gamay de Beaujolais, rapport 2019).

Les chiffres parlent : retour à la massale, une tendance nationale

Depuis 2000, plus de 30% des jeunes plantations en Bourgogne sont issues d’une sélection massale, contre moins de 10% dans les années 1980 (BIVB). En Muscadet, la moitié des jeunes vignes haut de gamme sont replanted via des sélections massales, avec des taux de greffes réussies parfois inférieurs à celles des clones mais un profil de vins plébiscités dans les dégustations à l’aveugle.

Dans le Bordelais, Château Latour (Pauillac) a relancé la sélection massale dès les années 1990  après avoir remarqué que certains grands millésimes étaient issus de vieilles vignes massales (source : Vitisphere, 2016).

Comment ça marche, concrètement ?

La mise en œuvre de la sélection massale n’est pas la plus simple. Elle nécessite temps et attention :

  1. Identification sur la parcelle des vieux ceps “modèles” (résistants, qualitatifs).
  2. Prélèvement des bois en hiver.
  3. Passe obligatoire en pépinière : greffage, observation, sélection supplémentaire pour éviter d’emmener virus et maladies.
  4. Plantation, puis patience : les premières récoltes “racontent tout de suite si on s’est trompé”, selon un vigneron du Pallet.

Cette précaution explique pourquoi moins de 10% du vignoble français est issu de véritables sélections massales certifiées aujourd’hui, selon FranceAgriMer (rapport 2021). Mais la tendance est à la hausse.

Massale ou clonale : une question de philosophie, et de terroir

En pratique, chaque vignoble, chaque vigneron, chaque terroir demande sa propre stratégie. Sur des terroirs d’exception, à la recherche de vins expressifs, la sélection massale refait surface comme une évidence. Mais il y a encore débat :

  • Les domaines cherchant la régularité (coopératives ou vignerons sur des volumes plus importants) privilégient la sélection clonale, plus facile à maîtriser.
  • Ceux qui visent la qualité, la garde, l’identité du lieu, misent de plus en plus souvent sur la massale, quitte à y perdre en productivité les premières années.

Les Appellations d’Origine Contrôlée encouragent aussi ces démarches : l’AOC Muscadet autorise l’enherbement suite à des plantations massales, pour faciliter leur implantation et garantir leur équilibre.

Quelques témoignages du terrain

  • Dans le vignoble nantais, plusieurs domaines historiques replantent en sélection massale des Melon B. provenant de leurs meilleures parcelles du siècle dernier, pour “retrouver les équilibres d’autrefois et maintenir l’âme du lieu”.
  • En Bourgogne, certains vignerons pointent que les vieilles sélections massales survivent mieux aux épisodes de gel printanier, grâce à la diversité des stades phénologiques.

Vers une nouvelle génération de sélections massales ?

La sélection massale n’est pas la panacée, elle ne résout pas tous les problèmes du vignoble moderne. Mais elle s’inscrit dans une vision longue, celle d’une agriculture plus résiliente, moins dépendante de l’uniformité.

À l’heure où les défis climatiques se multiplient - sécheresses, décalage des saisons, apparition de nouveaux parasites - la biodiversité des ceps rede vient un levier majeur de survie et de qualité.

Certains instituts, comme l’IFV ou l’INRAE, travaillent désormais à la sélection massale “contrôlée” : identification minutieuse, certification sanitaire, et conservation de la diversité à chaque étape. Leur objectif ? Faire le pont entre tradition paysanne et exigence scientifique, pour que la massale reste une option viable, même pour les jeunes vignerons.

Ce que change le retour de la sélection massale dans nos verres et nos campagnes

Un vin issu de sélection massale, c’est souvent un vin plus vivant. Pas plus compliqué à comprendre, mais parfois plus difficile à standardiser. Dans le verre, on retrouve plus d’amplitude aromatique, plus de nuances, parfois des équilibres moins stéréotypés. Cette diversité, certains sommeliers y voient la signature d’un grand terroir - pas toujours du terroir le plus célèbre, mais du terroir le plus fidèle à lui-même.

Sur le terrain, la sélection massale offre aussi une filiation précieuse pour les nouvelles générations : elle permet à chaque domaine d’inventer son propre matériel végétal, d’enraciner ses choix dans l’histoire vivante de sa parcelle. Et de garder un peu plus longtemps les pieds bien ancrés “au cœur du vignoble”.


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