• Le pari du vivant : la sélection massale dans nos vignes

    8 octobre 2025

Comprendre la sélection massale : une histoire de diversité et de survie

Commençons simple. Il y a deux grandes façons de renouveler une parcelle de vigne :

  • Planter des clones issus d’un unique pied-mère, reproduits à l’identique dans des pépinières agréées
  • Ou bien, pratiquer la sélection massale : choisir, dans la vieille vigne, les pieds les plus intéressants et les multiplier

Le clonage, c’est la garantie d’un vignoble homogène, d’une “régularité” sur le papier mais qui, concrètement, nivelle la diversité. Résultat, le vignoble français compte aujourd’hui, selon l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), plus de 95% de plants issus de clones. Mais cette uniformité ouvre la porte aux maladies et, à long terme, à l’appauvrissement génétique. À l’opposé, la sélection massale privilégie la diversité et la résilience. Elle permet de préserver une mosaïque d’aptitudes : résistance aux maladies, précocité, typicité, adaptation aux sols ou au climat.

Étape 1 : Identifier les pieds remarquables

L’aventure commence, évidemment, par un repérage méticuleux. C’est là que les vieux ceps montrent leur caractère. On arpente la parcelle, carnet en main, à différentes étapes de la saison – de la sortie des feuilles jusqu’à la maturation du raisin.

  • Vigueur régulière : On observe des ceps ni trop vigoureux (risque de rendement important mais qualité moyenne) ni trop faibles (vulnérables, peu productifs).
  • Sanité : Les pieds ne doivent pas présenter de symptômes de maladies virales ou fongiques. Les souches marquées par l’esca, la flavescence dorée, le court-noué sont écartées.
  • Qualité du raisin : On déguste ! Sucre, acidité, équilibre, arômes, état sanitaire des grappes (mildiou, pourriture…), taille, couleur… tout y passe.
  • Productivité : Pas question de favoriser les pieds surproducteurs. Un bon pied, c’est aussi un cépage qui porte ce qu’il peut sans s’épuiser.

Dans certains domaines, la sélection s’étale sur deux ou trois années pour parer aux effets de saison atypique. Les pieds intéressants sont marqués sur le terrain, puis une fiche individuelle est créée pour chacun.

Étape 2 : Prélever et multiplier les bois

Vient ensuite le temps du prélèvement. L’hiver, pendant la taille, on coupe des baguettes sur les ceps sélectionnés : des rameaux de un an, bien aoûtés, exempts de blessures ou de chancres. On les étiquette soigneusement : chaque lot doit être traçable jusqu’au pied-mère.

  1. Conservation : Les bois sont entreposés au frais et à l’humidité (idéalement autour de 4°C) en attendant la greffe.
  2. Contrôle sanitaire : Certains domaines font passer les sarments en laboratoire pour un diagnostic viral – question de ne pas propager de maladie dans la future plantation.
  3. Greffe : Les bois sont souvent greffés sur porte-greffe résistant au phylloxéra (la petite bête qui, au XIXe, a failli rayer nos vignes de la carte). La greffe en fente anglaise ou Omega est la plus utilisée.

Selon le rapport annuel de la Chambre d’Agriculture Occitanie, le taux de reprise de ces greffes atteint rarement les 85% — plus faible qu’en matériel cloné, mais la diversité et la rusticité obtenues rattrapent largement la différence.

Étape 3 : La pépinière et le suivi

La multiplication n’est pas immédiate. On installe d’abord les nouvelles greffes en pépinière : un terrain sain, bien drainé, à l’écart des parcelles adultes pour minimiser les risques de contamination. Les plants y restent une ou parfois deux saisons, le temps de bien s’enraciner.

  • Surveillance rapprochée : Arrosage, désherbage manuel, lutte contre les maladies – pas question de perdre un an de travail sur la négligence d’un plant fragile.
  • Elimination : Dès la première année on élimine les plants chétifs, voire les éventuels retours de maladies, pour ne garder que les plus vaillants.
  • Identification : À chaque stade (greffe, pépinière, champ), le plant est identifié par son origine. On conserve ainsi un carnet de bord précis, en cas de problème on sait d’où tout est parti.

Étape 4 : Replanter – un choix stratégique

Arrive le moment de planter, enfin, dans la parcelle définitive. C’est rarement un remplacement massif. La sélection massale, on l’utilise souvent pour :

  • Compléter les manquants d’une vieille vigne
  • Replanter une petite parcelle sur des sols difficiles
  • Créer une parcelle “test”, pour voir comment s’expriment les différents profils issus de la sélection

La plantation est un investissement à long terme. Plusieurs sources, dont la revue Viti (mon-viti.com), indiquent que l’écart de coût de revient peut dépasser 2 à 4 € de plus par plant en sélection massale, comparé au matériel cloné. Mais le potentiel de résilience et la richesse aromatique attendue en font souvent une assurance tout risque contre les humeurs de Dame Nature.

Ce que change la sélection massale dans la vie du domaine

  • Diversité génétique : Un atout central face aux maladies émergentes et aux sécheresses de plus en plus fréquentes. Plus la population de ceps est variée, plus certaines souches pourront encaisser les caprices du climat ou du sol.
  • Expression du terroir : Chaque pied “unique” traduit à sa façon la typicité du sol et du millésime. Selon les travaux de l'INRAe sur Muscadet, les anciens massifs sélectionnés montrent une variabilité d’acidité et d’arômes nettement supérieure aux clones standards.
  • Patrimoine vivant : C’est aussi, humblement, une façon de transmettre : le meilleur du passé, adapté aux défis futurs. Certains ceps du Pallet ont traversé la Seconde Guerre, les gelées de 1956, des millésimes caniculaires… et donnent encore !

Pièges, limites et espoirs

Mettre en place une sélection massale, ça demande une rigueur d’horloger suisse. On ne s’improvise pas sélectionneur — le moindre relâchement dans le tri sanitaire ou la traçabilité ruine des années de boulot. D’ailleurs, certains domaines du secteur collaborent aujourd’hui avec des conservatoires ampélographiques régionaux, ou la réserve de l’ENTAV, pour vérifier et valider tout le process. Autre limite : le rythme. Entre le repérage des bons pieds et la première récolte des nouveaux plants, il peut s’écouler 7 à 10 ans. Cette patience force les métiers du vin à rester humbles, à envisager leur rôle dans la durée.

Mais c’est justement cela que la sélection massale redonne à la viticulture : le goût du temps long, du pari sur l’avenir, de la biodiversité et de la transmission. De plus en plus de vignerons des Pays de la Loire et d’ailleurs partagent aujourd’hui leurs sélections, ou mettent en place des microparcelles collectives, comme ce fut le cas en Bourgogne où, selon l’UVB, plus de 25% des nouvelles plantations en Chardonnay top crus sont issues de sélections massales.

Pour aller plus loin : ressources, témoignages & inspirations

  • Institut Français de la Vigne et du Vin – Dossier diversité génétique (Accès PDF)
  • “La sélection massale, carburant du terroir”, reportages sur France Agrimer
  • INRAe, Unité Expérimentale Vigne et Vin Pays de la Loire – Études sur le potentiel œnologique du Melon B.
  • Chambre d’Agriculture de Loire-Atlantique, réunions techniques (restitutions disponibles sur simple demande dans certains syndicats locaux)
  • Retours d’expérience : SCEV des Vins Conté, Domaine Pierre Luneau-Papin (témoignages lors de journées portes ouvertes au Pallet)

Renouer avec la sélection massale, c’est renouer avec la part la plus vivace de notre métier : celle où chaque cep, unique, raconte une histoire différente. Sur cette terre de Loire où la vigne n’a jamais aimé les lignes droites ni la répétition, la sélection massale n’est pas seulement une technique. C’est un projet de vie, et peut-être la plus belle des promesses pour demain.

Source : INRAe, résultats de la plateforme expérimentale de Vertou. UVB – Union des Vignerons de Bourgogne, enquête annuelle 2023.


En savoir plus à ce sujet :