• Massale ou clonale : La vigne, la diversité, et cette sacrée question du patrimoine

    18 octobre 2025

Comprendre la sélection massale : retour aux sources

Avant de foncer dans le débat, posons le décor technique. La sélection massale, c’est quoi ? Pour faire simple, au lieu de planter un seul clone de vigne (« dupliquer » une souche jugée idéale), on sélectionne à la volée des ceps dans les vieilles parcelles, sur la base de critères divers : vigueur, qualité du raisin, résistance aux maladies… On prélève des bois sur une centaine de pieds, voire plus, souvent sur plusieurs parcelles d’âges et d’expositions différentes, et on les multiplie pour replanter.

  • Contrairement à la sélection clonale, qui part d'un pied unique officiellement homologué et multiplié à l’identique.
  • La sélection massale perpétue une diversité génétique, car chaque pied sélectionné possède ses propres caractéristiques, fruit de décennies d’adaptation locale.

On pourrait croire que cette technique est nouvelle, à la mode des chartes bio ou nature, mais non. C’est surtout la méthode traditionnelle, celle utilisée par les générations d’avant l’industrialisation du vignoble, et remise au goût du jour face aux inquiétudes autour de l’appauvrissement génétique.

Pourquoi le patrimoine génétique des vignes est menacé ?

Allons droit au but : la génétique de la vigne a pris un sacré coup depuis la généralisation des clones. Dans les années 1960 à 1980, la filière a standardisé, « sécurisé » la plantation en imposant quelques clones considérés comme fiables, productifs, et faciles à gérer. Sur le papier, c’est pratique. Dans la réalité, on finit avec des centaines, parfois des milliers d’hectares plantés avec des individus génétiquement identiques… et toutes les vulnérabilités que cela suppose (voir INRAE, 2022).

  • En France, on estime que plus de 80% des pieds de Chardonnay et Sauvignon sont issus de seulement deux principaux clones (source : Vigne et Vin Publications Internationales, 2019).
  • Pour le Melon de Bourgogne, cépage quasi omniprésent dans le Muscadet, la grande majorité des viticulteurs utilisent 5 clones principaux (source : IFV Pays de la Loire).

Les conséquences ? Appauvrissement de la diversité, donc plus de risques face aux maladies, au dérèglement climatique, à l’évolution des marchés… et perte progressive des « goûts » du cru, ce qu’on appelle l’originalité des terroirs.

Ce que la sélection massale apporte (concrètement) à la diversité génétique

Une mosaïque de profils, un rempart contre les crises

La sélection massale, par nature, met en avant une diversité génétique interne à une parcelle, parfois insoupçonnée. Quelques faits à retenir :

  • Dans une sélection massale activement menée, on peut réunir jusqu’à 100 à 300 génotypes différents au sein d’un même arpent de vigne. Cela représente une bouffée d’air génétique par rapport au clonage massif (INRAE, 2021).
  • Des études du CNRS montrent que les parcelles issues de massales présentent une meilleure résilience aux stress hydriques et cryptogamiques (mildiou, oïdium…). En clair, plus il y a de diversité, moins une maladie ou une sécheresse décime l’ensemble.
  • On observe sur le terrain une expression aromatique plus variée : des vignerons du Muscadet notent que de vieilles sélections massales, parfois issues de sélections d’avant-guerre, offrent au vin des nuances impossibles à retrouver dans les plantations clonales standard (propos recueillis lors des rencontres techniques Muscadet, 2023).

Le poids des “anciens” et des cépages oubliés

Un aspect souvent sous-estimé : la sélection massale permet parfois de sauver de la disparition totale certains biotypes de cépages locaux, avec des souches minoritaires adaptées à la parcelle mais délaissées par la filière officielle. Ce sont ces souches, parfois biscornues, moins productives, qu’on retrouve aujourd’hui encensées quand revient la mode du “vin de caractère”. Une source du ministère de l’Agriculture relate qu’en Loire-Atlantique, plusieurs opérations de sauvetage de la Folle Blanche et de variations anciennes du Melon doivent leur survie à des actions de sélection massale, menées chez les petits vignerons et non par les organismes officiels (source : FranceAgriMer, 2022).

Les limites et défis de la sélection massale

Simplement dire “la massale, c’est la solution”, ce serait mentir. Il y a aussi des obstacles qu’un vigneron qui s’y met découvre vite :

  • La compétence et la patience : il faut du temps pour repérer les bons pieds, écarter les malades, sélectionner avec intelligence (et surtout en fonction de son terroir). Parfois jusqu’à 2-3 ans d’observations avant de prélever.
  • Le coût : contrairement à l’achat de plants clonaux “clef en main”, la massale nécessite un travail du vigneron, parfois l’intervention d’un pépiniériste spécialisé. Les coûts au départ sont plus élevés, même s’ils s’équilibrent sur le long terme (source : Chambre d’Agriculture Pays de la Loire, 2020).
  • Des rendements moins homogènes : ce que certains voient comme un défaut. Mais cette hétérogénéité est justement la garante de la diversité.
  • L’absence de garantie officielle : il reste difficile d’obtenir l’agrément de “plants certifiés” avec une sélection massale, même si la législation évolue peu à peu (voir la Loi sur la Reconnaissance des Ressources Génétiques, 2021).

Et dans le Muscadet – ce qui change sur le terrain

Le Muscadet a longtemps souffert de son image monovariétale, “tout en clones”. Pourtant, plusieurs domaines ont relancé les sélections massales ces 20 dernières années. Quelques exemples marquants :

  • Au sein des crus communaux (Gorges, Clisson, Le Pallet…), plus d’un tiers des jeunes vignes plantées depuis 2005 sont issues de bois massale, souvent prélevés dans des vieilles vignes trentenaires ou plus. C’est une évolution majeure, lentement mais sûrement (source : InterLoire, 2021).
  • Un groupe de 14 domaines du secteur travaille sur un collectif de sauvegarde des vieux Melon dit “de la Butte” et “des Sabots”, deux souches locales menacées de disparition en raison des faibles sélections lors des grandes replantations des années 1970.

On peut aussi mentionner l’essor de “micro-massales” : certains vignerons n’hésitent plus à assembler en un même lot des bois issus de plusieurs familles, parfois ramassés sur plusieurs communes. L’objectif ? Faire évoluer le patrimoine génétique du vignoble, tout en gardant une base locale. Résultat : une diversité accrue, mais aussi la surprise de retrouver, parfois, des profils aromatiques oubliés.

Chiffres clés et initiatives nationales

  • En 2022, l’IFV recense plus de 1 200 hectares en France replantés en sélection massale sur les 5 dernières années, toutes régions confondues.
  • La région des Pays de la Loire est dans le trio de tête des régions promouvant la sélection massale (source : IFV, 2023).
  • L'INRAE, en collaboration avec le Conservatoire du Vignoble Charentais et d'autres acteurs, consacre un budget annuel de plus de 300 000 euros à la collecte, conservation, et la diffusion de souches massales (données publiques INRAE, 2022).

Focus sur les conservatoires de cépages

Depuis les années 1990, des conservatoires de cépages se sont développés. Par exemple, le Conservatoire des anciennes vignes du Pays Nantais a réussi à répertorier et conserver plus de 250 souches différentes de Melon et Folle Blanche. Ces ressources, ce sont les banques d’avenir pour la massale de demain (source : ODG Muscadet).

Massale, patrimoine et futurs possibles

La sélection massale est loin d’être une baguette magique, mais c’est un des leviers les plus concrets pour préserver la diversité du vignoble local. Elle ne se résume pas juste à de la nostalgie ou à un geste historique : elle pose exprès la question de ce qu’on veut léguer comme diversité aux prochaines générations, face aux incertitudes du climat et à l’appétit de standardisation. Les chiffres sont nets : la massale avance, redonne de la couleur à tout un patrimoine trop uniforme depuis cinquante ans. Les discussions dans les rangs du Pallet le prouvent : le sujet n’est plus tabou, il est question de fierté, parfois de tâtonnement, souvent d’audace.

Derrière la sélection massale se cache une autre idée : celle de continuer à faire du vin qui a le goût de sa terre, et pas d’un cahier des charges industriel. Du pain sur la planche, puisqu’il faut fédérer, partager les bonnes pratiques, transmettre le savoir des anciens et investir dans la conservation du matériel végétal. Heureusement, les vignerons aiment la complexité, surtout quand elle fait la force et le caractère des bouteilles et des hommes. Les sélections massales donnent à voir ce que la vigne a dans le ventre – littéralement – et laissent une trace bien vivante dans le paysage.


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